Avant-propos

« Je fais la roue sur les remparts. »

Feu de Joie, Aragon 1920

Note d’intention

Naufrage et beaux mensonges

En raison de la terrible beauté du naufrage, de la nuit des choses, pour échapper une fois encore à la damnation de l’oubli et de l’effacement, parce que nos spectacles disparaissent un soir de dernière, quittent la scène et sa lumière, se disloquent, déroute, exil, plateaux désertés, décors dispersés, défaite de nos rêveries, et le désarroi qui s’ensuit, j’ai voulu inventer encore un parcours excentrique depuis la Grande Chapelle et ses gisants au Consistoire et jusque dehors, sur l’herbe du Cloître.
Est-ce pour combler ce vide, cette perte, le vertige du manque, contrarier les courants de l’oubli, de la disparition, que je pars pour des récoltes obstinées, aléatoires, pleines de promesses vers mes chambres du Sud où trouver, extraire, de pauvres et sublimes choses de la scène, accessoires, costumes, restes de décor, châssis, masques et autres merveilles défaites et aimées ? Le factice à sa part divine.
Car me prend le frénétique désir de jouer encore avec des débris héroïques, émerveillements passés, jusqu’au délire. Il n’y aurait pas d’apaisement sans cela.

En raison encore de ce goût des déclassés magnifiques, des vaincus, de la perdition, des restes étonnés de nos gestes de scène, j’invente une autre réjouissance, un spectacle immobile.
Ici, rien à vendre ; la seule transaction vers l’imaginaire du public, pas de boniment, mais l’invention d’une histoire qui dit nos beaux mensonges, mensonges sacrés, nos vérités inventées, merveilles de la scène. Depuis l’enfance, la fin de l’innocence, mensonges de l’artiste, éclatants d’effroi, de vérité, de rêve. Les preuves de la vraie vie, on les sauve par nos artifices d’illusionniste, nos fragiles mensonges de scène. Le théâtre, art prophétique, mêle vrai, vécu, et invention d’aujourd’hui.

L’excentrique parcours

Alors, il leur fallait bien un refuge à mes ruines de la scène, mes chimères ; voilà que je les dépose dans un Palais, une forteresse, mes choses inquiètes, pour une célébration grave et joyeuse. Sauvetage ? Qui faire entrer dans le ventre de la baleine ?
J’ai embarqué vestiges, bêtes et œuvres dans une grande sarabande. Et pour cet exode des choses aimées, j’ai dessiné des maisons mystiques, des maisons cages, des cagibis, cahutes, cabanes, boîtes et autres architectures fantasques.
Une traversée romanesque de balise en balise, de totem à totem, un récit de couleurs, une topographie signalée pour suivre l’énigme du cadavre exquis.
Avec cette part du Hasard, premier geste de divination, un jeu de l’inattendu, apparitions et préméditation, complices, pour convoquer le surnaturel de la représentation.
Un périple aventureux, avec l’égarement pour règle du jeu ! Car je n’ai d’abord pas cessé de me perdre dans ce Palais, entre tourment et jubilation, à la recherche d’une intrigue.
Perdre pied, être poétiquement désorienté ; on sait l’érotisme de l’errance et de quelques
secrets, les délices de la perdition, selon Pasolini.

Et dans la Nef des fous, parmi les vraies et fausses reliques, les débris de nos manigances, les traces de nos artifices de théâtre, ont embarqué de géniaux clandestins et leurs merveilles. Les grands artistes font la légende, autre vertige de la fiction, Barcelo, Traquandi, Adami, Mckenzye, Hidaka… Confrontation avec les peintres de la scène, Gontcharova, Derain, Cassandre, Lalique, Masson, Prassinos, Manessier, Pignon, Cassandre.
Embarquent aussi de jeunes artistes, vidéastes, peintres, inventeurs étonnants, et encore quelques poètes et saltimbanques, Cahun, Apollinaire, Plath, Leiris, Canetti…
Dans l’enfilade des lieux, tout résonne de sons fantomatiques, et la lumière de Jean Bellorini est révélation.

Quel est ce bestiaire ?

Grande Parade des Bêtes devant l’autel de la grande Chapelle, volières et oisellerie près des gisants de marbre, rapaces dans la chambre du Pape, procession de fauves, zoologie fantastique, ici et là, pour une ménagerie imaginaire des Papes (les vraies ont vraiment existé ! bruyantes, odorantes, affamées).
Merveilles que les Bêtes. Joyeux spectres d’os, de poils et de plumes, entre tragique et fantaisie, tour de passe-passe du destin, elles veillent sur les lieux. Âmes flottantes.
Avec ce mystère quantique de l’absence-présence devant nous et son trouble. Se rencontrent alors le Chat de Shrödinger et le Chat du Cheshire*.

Une poétique de l’inachevé

Je sais nos vies lacunaires comme nos gestes d’artistes ; je sais l’inachevé de tout amour, sa suspension. Le fil cassé fait la mélancolie et toute vie artistique est inaccomplie, tout spectacle testamentaire. L’abîme est tout près, le Ciel est vide, alors la fantaisie est le viatique ; ici, pas d’esprit de sérieux mais une distance ironique, un surnaturel fait d’artifices, d’attirails de la scène, de moments volés à la grâce. Fantasier à tous les étages, aller divaguer dans un ailleurs d’imaginaire. Et pour le merveilleux, autre espace-temps, j’invite Lewis Carroll dans le Consistoire, la maison noire pleine de vent, Alice et quelques prodiges, le fééristique du poète d’Oxford.
Partout, l’éloge de vivants fantômes, comédiennes, comédiens, les artistes pas dociles, enfants éternels ; leur présence est à chaque pas, la trace de leur âme, leurs gestes, leur souffle, leurs rires, leur trouble, leur génie. La marque humaine de nos jeux.

Ne riez pas de mon fétichisme hérétique à contempler cette ronde fantasque dans le Palais, ni de ma dévotion pour ces choses de la scène, – celle des Folles de Dieu. A trop hanter les lieux, vous sombrerez à votre tour à l’attraction poétique des Choses, l’aimantation. Inaugurez le rêve, rôder dans les espaces, cherchez le vertige, jouez les visionnaires ! La mémoire de nos spectacles défaits est prophétique.
Quelque chose, à coup sûr, vous fera signe ; un présent éternel, une suspension, quelques Vanités viendront bientôt hanter vos rêves.
À vous, une traversée fragile comme un songe.

MM

Décembre 2025

* « Souvent vu un chat sans sourire mais jamais un sourire sans chat ». Schrödinger a dit que si vous placez un chat et quelque chose qui pourrait tuer le chat (un atome radioactif) dans une boîte et que vous la scellez, vous ne saurez pas si le chat est mort ou vivant jusqu’à ce que vous ouvriez la boîte, de sorte que jusqu’à ce que la boîte soit ouverte, le chat est à la fois « mort et vivant ».